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Le mouvement pour les droits fonciers des Aborigènes en Australie

Le mouvement pour les droits fonciers des Aborigènes est né d'une longue histoire de dépossession qui a débuté avec la colonisation britannique en 1788. Pendant une grande partie de l'histoire australienne, les Aborigènes se sont vu refuser la reconnaissance légale de leur propriété foncière, malgré le maintien d'un lien continu avec leur territoire à travers le droit, les cérémonies et l'usage.

Le mouvement moderne pour les droits fonciers s'est développé grâce à un militantisme soutenu, à l'organisation du travail et à des actions en justice. Il n'est pas apparu soudainement et n'a pas été déclenché par un événement unique. Au contraire, il s'est déployé sur plusieurs décennies, au fur et à mesure que les Aborigènes revendiquaient leurs droits au sein et contre les systèmes juridiques et politiques australiens.


Contexte initial et dépossession

Dès le début de la colonisation britannique, le droit australien s'est fondé sur le principe que le continent n'appartenait à personne avant la colonisation. Ce principe a donné naissance au concept de « terra nullius », signifiant « terre n'appartenant à personne ».

Selon cette doctrine, la propriété foncière des Aborigènes n'était pas reconnue. Les Aborigènes furent expulsés de leurs terres, souvent violemment, et leurs systèmes juridiques et de gouvernance furent ignorés. Malgré cela, les communautés aborigènes ont maintenu un lien avec leur territoire par le biais de pratiques culturelles et en continuant de l'occuper lorsque cela était possible.


Vincent Lingiari et la marche de Wave Hill

Vincent Lingiari était un aîné Gurindji de Daguragu, dans le Territoire du Nord. Pendant de nombreuses années, il travailla comme vacher à la station d'élevage de Wave Hill, appartenant à la compagnie pastorale britannique Vestey Brothers. Les travailleurs Gurindji étaient mal payés, voire pas du tout, et vivaient dans des conditions déplorables.

En août 1966, Lingiari mena les travailleurs Gurindji et leurs familles en grève. Initialement motivée par des protestations contre les salaires et les conditions de travail, la grève se transforma rapidement en revendication foncière. Le peuple Gurindji quitta la gare et s'installa à Daguragu, affirmant ainsi ses droits traditionnels sur ce territoire.

La grève dura neuf ans. Durant toute cette période, le peuple Gurindji affirma que sa revendication n'était pas seulement économique, mais fondée sur le droit, l'histoire et un devoir ancestral envers la terre. La protestation attira l'attention nationale et devint un symbole du militantisme aborigène pour les droits fonciers.

En 1975, à Daguragu, le Premier ministre Gough Whitlam versa symboliquement de la terre dans la main de Vincent Lingiari, marquant ainsi la restitution d'une partie des terres Gurindji. Bien que de portée limitée, cet acte représentait une reconnaissance officielle par le gouvernement australien de la propriété foncière des Aborigènes.


Législation relative aux droits fonciers dans le Territoire du Nord

La dynamique créée par la grève de Wave Hill a contribué à des changements législatifs. En 1976, la loi sur les droits fonciers des Aborigènes (Territoire du Nord) a été adoptée sous le gouvernement Fraser.

Cette loi fut la première en Australie à reconnaître la propriété foncière aborigène fondée sur le lien traditionnel. Elle permit aux Aborigènes du Territoire du Nord de revendiquer des terres de la Couronne non aliénées et reconnut la propriété collective en vertu du droit aborigène.

La loi ne s'appliquait qu'au Territoire du Nord, mais elle a établi des principes qui allaient influencer les débats ultérieurs. Elle reconnaissait que la terre pouvait être détenue collectivement, que la propriété découlait de la tradition plutôt que de l'achat, et que la terre n'était pas une simple marchandise.


Eddie Koiki Mabo et le défi de Terra Nullius

Eddie Koiki Mabo était un homme Meriam originaire de Mer, également connue sous le nom d'île Murray, dans le détroit de Torres. Il a grandi en ayant une compréhension claire de la propriété foncière selon le droit Meriam, qui comprenait des limites définies, l'héritage et des règles régissant l'utilisation des terres.

À la fin des années 1970, Mabo prit conscience que le droit australien ne reconnaissait pas les droits fonciers de son peuple. En réaction, lui et d'autres membres du peuple Meriam entamèrent une action en justice contre l'État du Queensland.

L'affaire, connue sous le nom de Mabo c. Queensland (n° 2), a nécessité plus de dix ans de procédure. En 1992, la Haute Cour d'Australie a rejeté la doctrine de la terra nullius et a reconnu l'existence de droits fonciers autochtones en vertu du droit australien.

La Cour a jugé que les peuples aborigènes et insulaires du détroit de Torres possédaient des droits fonciers antérieurs à la colonisation et que ces droits pouvaient perdurer, à condition qu'ils n'aient pas été abolis par des actes juridiques ultérieurs. Cette décision a modifié durablement les fondements juridiques de la propriété foncière en Australie.

Eddie Mabo est décédé en janvier 1992, cinq mois avant le prononcé du jugement. Sa contribution demeure essentielle à l'histoire juridique australienne.


Le système de titres autochtones

Suite à l'arrêt Mabo, le Parlement australien a adopté la loi de 1993 sur les titres fonciers autochtones. Cette législation a établi un cadre pour la reconnaissance et la protection des droits fonciers autochtones.

Le droit foncier autochtone ne confère pas la propriété foncière au même titre que la pleine propriété. Il reconnaît plutôt des droits existants fondés sur le droit et les coutumes traditionnels. Ces droits peuvent inclure le droit de vivre sur les terres, d'accéder aux ressources et de pratiquer des cérémonies.

Pour prouver ses droits fonciers autochtones, il faut démontrer un lien continu avec la terre, conformément à la tradition. Cela implique souvent des récits oraux, des preuves généalogiques et des recherches anthropologiques. Le processus est complexe et exigeant, et de nombreuses revendications ont rencontré d'importantes difficultés.


Importance et défis persistants

Le mouvement pour les droits fonciers a profondément modifié la compréhension qu'a l'Australie de son histoire et de ses fondements juridiques. Il a remis en question des conceptions profondément ancrées en matière de propriété et a imposé la reconnaissance des systèmes juridiques aborigènes et insulaires du détroit de Torres.

Toutefois, la reconnaissance juridique n'a pas réglé tous les problèmes. De nombreuses revendications territoriales demeurent en suspens, et la reconnaissance n'entraîne pas automatiquement la sécurité économique ni l'autonomie politique.

Malgré ces limitations, les droits fonciers constituent un fondement pour l'autodétermination et la continuité culturelle.


Conclusion

Le mouvement pour les droits fonciers des Aborigènes s'est développé grâce à un effort soutenu plutôt qu'à un changement soudain. Par l'action collective et les recours juridiques, des personnalités comme Vincent Lingiari et Eddie Koiki Mabo ont induit des changements structurels dans le droit australien.

Les droits fonciers n'ont pas conféré aux peuples aborigènes et insulaires du détroit de Torres quelque chose de nouveau. Ils ont reconnu des liens à la terre qui existaient bien avant la colonisation.